Mes premières amours

Les mots devant soi
Après beaucoup d'années, Philippe Jaccottet

Après beaucoup d'années et sans retouche

Depuis plusieurs mois déjà, je réfléchis à la tournure que pourrait prendre ce blog-book pour devenir un peu plus personnel, pour que j’y écrive mes propres papiers. En ce moment, j’écris pour des commandes, du travail, mais j’ai aussi tout le loisir de traiter d’autres sujets de façon plus informelle et pourtant, je n’ai toujours pas trouvé comment faire la transition.

Par hasard, j’ai redécouvert le tout premier écrit que j’ai eu à produire, à savoir mon mémoire sur une œuvre poétique (Le regard rétrospectif dans Après beaucoup d’années de Philippe Jaccottet). Je l’ai écrit dans la douleur, j’ai suivi l’intuition qu’éveillait en moi le texte, et finalement, ce que j’en ai retenu, c’est qu’il fallait toujours suivre ses intuitions. Le verdict sur ce travail – somme toute un peu bancal – c’est qu’il était « sensible et élégant » (je cite l’autorité de mon directeur de mémoire), et que je n’étais de toute évidence pas une chercheuse… Les chercheurs doivent avoir des certitudes, moi j’ai des intuitions.

Et curieusement, je l’aime beaucoup ce mémoire et ses défauts – qui sont aussi les miens. Parce que j’aime la poésie, sa fulgurance et sa véracité sensible : ces mots-là sont toujours à leur place, dans le temps et dans l’espace.

Depuis, j’ai écrit quelques articles, des formes brèves ou des accroches à but commercial, je ne suis pas très prolifique, en ce que j’écris peu de choses personnelles ici, et j’espère que cet endroit, ce blog, m’aidera à le devenir. Si je tiens à parler de poésie subitement, c’est parce qu’elle est fondamentale en ce qui me concerne, et qu’on en a souvent une vision biaisée, car, non la poésie n’est pas obsolète, opaque ou inaccessible, c’est un genre, une expression, dont la forme brève, contrainte et condensée est synonyme d’intensité.
Ironie du sort, l’œuvre de Jaccottet que j’ai étudiée il y a 5 ans, parle du retour sur soi, Après beaucoup d’années, c’est un peu le constat – même si caricatural – que tout change et que rien ne change. Je crois en cette continuité, c’est pourquoi, pour faire évoluer mon book vers un blog, je vais citer un dernier travail d’écriture un peu scolaire, mais qui me tient beaucoup à cœur.

 

Le regard rétrospectif dans Après beaucoup d’années de Philippe Jaccottet

Introduction

Dès le titre Après beaucoup d’années appelle à une réflexion sur le temps passé, que l’on peut voir dans la continuité d’une œuvre poétique portée sur le rapport au temps et au réel et qui semble formulée différemment que dans les œuvres initiales du poète. Une œuvre dont il faut donc adopter le point de vue si l’on souhaite en saisir toute l’ampleur. Cependant, l’angle d’étude abordé d’une « vision rétrospective » peut sembler a priori paradoxal si l’on considère, d’une part, que le regard saisit son objet dans l’immédiateté spatiale et temporelle, et que d’autre part, il doit être tourné vers le présent, ou du moins l’immédiat.
Or, le regard est premièrement le moyen de connaître un objet, moyen que l’on peut étendre à la faculté de représenter, de juger quelque chose. Le regard appréhendant le réel, il le met à distance, par là même il est réflexif, analytique. Sa qualité rétrospective apparaît alors comme étant quasi redondante, au sens littéral « regardant en arrière », le regard est dirigé vers le passé, il prend pour objet ce qui lui est antérieur, il juge après coup, en différé. Cette approche visuelle est donc particulièrement apte à guider la réflexion du poète, qui s’attache à tout ce qui fait signe dans le visuel notamment la lumière, oscillante, variable et intense,  qu’il convient de saisir et de décrire dans l’enclos du poème. La poésie de Jaccottet est une forme d’expression du sensoriel, elle fait appel à la vue et à l’ouïe, elle est du ressort du vécu, du sentiment, et si réflexive soit-elle, ne sombre cependant pas dans la conceptualisation.
Dès lors, il convient de s’interroger sur la forme que prend le recul dans l’œuvre. L’expérience poétique est le prisme au travers duquel s’exerce le regard, en découlent une acuité plus grande, une justesse du propos sans cesse nuancé, afin d’entrer en parfait écho avec le ressenti. En effet, dès le titre, le recueil est marqué par la distance de l’adversatif, que ce soit dans Après beaucoup d’années ou dans Et Néanmoins publiés respectivement en 1994 et 2001, la modalisation opère comme un retour sur ce qui a été dit, ce qui est valable au sein même de chacun de ces recueils (ces ouvrages figurant parmi les trois dernièrement publiés jusqu’alors) mais également à travers l’ensemble de l’œuvre du poète, lui donnant ainsi un sens plus aigu. Procédant à rebours, Après beaucoup d’années marque un éloignement dans le temps et dans l’espace : le recul, fruit de l’expérience poétique ; il est aussi une forme de sagesse qui tente de dédramatiser la marche du temps vers la finitude et la perte tant redoutées. Aussi, on trouve la mort sous la dimension du deuil, de la perte, constamment distillée dans le recueil, et son contrepoint, l’instant, un temps bref et foisonnant dont le retour même signifie une renaissance, littéralement « le fait de se reproduire ». Ce retour régulier implique un temps cyclique, le renouveau salvateur de la nature (omniprésente dans l’œuvre sous la forme végétale) ainsi que l’évidence du rythme poétique dont il est composé. On peut ajouter que la partielle absence des poèmes versifiés au sein du recueil, se justifie par un rythme dicté au poète et qui semble davantage proche du souffle que de l’artifice de la versification.
Il convient donc de considérer Après beaucoup d’années comme une synthèse qui cristallise les thèmes fondamentaux et donne à la poétique de Jaccottet un éclairage général, voire une allure de conclusion, en cela qu’Après beaucoup d’années est également la dernière section du recueil, créant ainsi un écho signifiant, quasi testamentaire.
Si l’on tient compte de l’étymologie du vers (du latin versus, tourner) alors le retour, sur ce qui est dit, est programme poétique. D’ailleurs, en poésie, il y a nécessairement mémoire de ce qui précède et la poésie moderne ne fait pas exception, en effet, la disparition du vers est supplantée par les divers renvois phonétiques et formels que l’on peut relever (échos, rimes, assonances et allitérations…). De même, toute œuvre s’inscrit dans une tradition poétique, un héritage culturel auxquels s’ajoutent les inspirations personnelles du poète (en l’occurrence celles d’Hölderlin, de Rilke, de G. Roud), ainsi l’écriture est tiraillée entre désir de création et attachement à sa source. Si le regard est orientation et que sa voie est celle du passé alors dans quelle mesure l’œuvre peut-elle progresser ? Si l’œuvre, comme la parole, se replie sur elle-même invariablement, ira-t-elle jusqu’à ne plus livrer aucune nouveauté ? Où peut-on affirmer que réside la spécificité propre au recueil ?
Il faut donc considérer l’intérêt qu’a Jaccottet pour le paysage, notamment les « histoires de passage » : le paysage comme lieu de promenade, de passage où s’attarde le regard, et où il revient (comme dans le poème liminaire « Vue sur le lac ») réactivant ainsi le souvenir, une intuition antérieure. La poésie ne se conçoit pas sans le retour qui fonde la progression de l’œuvre, maintenant les liens avec l’Origine, comme un solide fondement face à la précarité du temps auquel on est exposé. En conséquence, le regard est toujours tourné vers l’amont, vers la source, et ce, au sens propre comme au figuré, le cours d’eau figure parfaitement la double dimension de ce regard rétrospectif qui parcourt l’œuvre, un indice de fidélité à ses toutes premières intuitions poétiques.
Ainsi notre réflexion s’attachera à la mise en place de la dimension rétrospective dans Après beaucoup d’années sous l’angle modulateur du regard et d’une diction propre du poète.
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5 réflexions sur “Mes premières amours

  1. >De retour sur ton blog :)Malgré une écriture dans la douleur, l'introduction donne envie de lire la suite et atteste d'une réflexion de fond sur la poésie de cet auteur!Post hyper intéressant, hâte de te lire dans le futur.

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