Histoire de la violence

Édouard Louis, Histoire de la violence

Les mots devant soi

Malgré un titre qui laisse penser à un essai, Histoire de la violence d’Édouard Louis, est un roman. Cette dénomination inscrite en couverture semble dénoncer d’emblée l’écriture comme artifice : toute histoire vraie devient fictionnelle, littérature, création une fois racontée à travers le prisme de l’écriture.
Histoire de la violence n’en demeure pas moins un livre poignant. Le roman relate la rencontre du narrateur avec un jeune homme nommé Reda. Ce qui devait être une rencontre amoureuse tourne à l’agression, au viol, à la tentative de meurtre. Une violence inouïe que le narrateur refuse d’inscrire dans un schéma de prédestination sociale.

 

« (…) On dit qu’on ne peut pas sortir du langage, qu’il est le propre de l’être humain, qu’il conditionne tout, qu’il n’y a pas d’ailleurs, d’extérieur du langage, qu’on ne pense pas d’abord pour organiser ses pensées par le langage mais qu’il n’y a de pensée que par lui, qu’il est une condition, une nécessité de la raison et de la vie humaine, si le langage est le propre de l’homme alors pendant ces cinquante secondes où il me tuait, je ne sais pas ce que j’étais). »

Édouard Louis, Histoire de la violence, Seuil, 2016, p. 130

La matière littéraire selon Édouard Louis s’appuie sur le « sociolecte », la langue parlée devient le marqueur social d’individus d’une certaine classe – un dispositif déjà au cœur de son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014), faisant entrer en littérature la langue des prolo, ponctuée fautes de français caractéristiques, de tics de langage où viennent poindre quelques mots de Picard, référence aux origines de l’auteur. Dans ce récit, les différents niveaux de langage se mêlent, se télescopent. Ainsi, la langue plus châtiée de l’auteur revient commenter les propos rapportés par la sœur du narrateur tandis qu’une citation de Faulkner resitue par analogie l’expérience vécue dans la fiction.
Mais en définitive, le style est sobre, moins brut que dans le premier roman signé par Édouard Louis. Demeure en revanche la volonté de décrire tous les aspects de l’expérience traumatisante sans omettre un détail, comme un désir de mettre en lumière toutes les zones d’ombre, y compris celle du narrateur-auteur. Ainsi tous les types de récits se superposent, s’agrègent, du plus factuel au plus personnel, jusqu’au ressenti du narrateur impossible à retranscrire oralement – notamment auprès des policiers chargés de l’enquête – ce à quoi parvient la littérature. La douleur, l’égarement du narrateur deviennent palpables. À chaque page, le récit gagne en densité et, pourrait-on dire, en réalisme, participant à l’œuvre qu’est en train d’écrire Édouard Louis.

« Quand j’écris, je dis tout, quand je parle je suis lâche. »

Édouard Louis, Histoire de la violence, Seuil, 2016, p. 205

M. B.

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