Virginie Despentes, Vernon Subutex 1

Avec les yeux, Les mots devant soi

Déclin de l’industrie musicale (mais aussi de celle du porno, de la photo argentique…), mondialisation au coin de la rue, hyperconnexion, dans Vernon Subutex, Virginie Despentes chronique notre époque avec virtuosité et sans complaisance. 

La musique est omniprésente, entre fascination pour le rock, nostalgie des années 80 et résonances punk de la langue de Despentes qui sonne terriblement juste. Car c’est un tour de force qu’elle réalise ici : garder un regard acéré sur la société, rester punk et révoltée comme à 20 ans, malgré les années d’expérience et le succès, sans devenir la caricature de soi-même, ni renoncer comme les personnages de l’œuvre.

« [Vernon] ne sait pas encore qui va l’héberger, mais il sait qu’il ne dira pas la vérité. C’est trop flippant. Il bricolera un truc plus léger. De toute façon les gens aiment qu’on les trompe. On est fait comme ça. »
Virginie Despentes, Vernon Subutex 1, Grasset, 2015.

Vernon Subutex a beau être le personnage éponyme du roman, si l’intrigue a pour point de départ sa trajectoire – la déchéance sociale de ce quadra, ex-disquaire se retrouvant à la rue – elle s’intéresse de près à celle des personnages secondaires qui gravitent autour de lui, ex-musiciens, scénariste, stars du X, producteur, SDF (mais parmi lesquels aucun romancier)… Vernon Subutex 1 est un roman sombre, haletant comme un thriller ou un polar, pour lequel Virginie Despentes a reçu le prix Anaïs Nin.

M. B.

Vernon Subutex 1, morceaux choisis

Starbucks

« Dépassant un Starbucks, il se demande une fois encore ce que ces cafés ont de si particulier pour qu’il s’en ouvre autant dans Paris. Il entre, c’est comme un McDo mais en cosy, l’odeur de frites remplacée par une odeur de gâteaux moelleux. Du costume des serveurs au système de commande, tout le surprend. Mais il saisit qu’il vient d’entrer au paradis du fumeur de joints : sucreries, ou fauteuil, musique douce et lumière tamisée – si la loi l’autorisait, ils pourraient se transformer en coffee shop, direct, et alors on voudrait juste habiter là. »

Virginie Despentes, Vernon Subutex 1, Grasset, 2015.

Mental de princesse

« Il n’a jamais bien compris quel travail Gaëlle faisait, elle n’a pas d’appartement fixe, elle n’a pas fait d’enfants, elle n’a pas changé le mode de fonctionnement depuis qu’elle avait 20 ans. Elle fait 15 ans de moins que son âge réel, elle dit que c’est parce qu’elle ne met jamais de fond de teint. C’est une petite fille de riches. Elle n’a pas l’air d’avoir beaucoup d’argent – le prix de la bière l’inquiète autant que Vernon. Mais elle a le mental d’une princesse. Ça n’existe pas, dans sa psyché, la lose. Les gens comme elle sont bohèmes, artistes – ils ont des vies extraordinairement intenses. Ils ne sont pas fauchés. Même au RSA, même en taule, quoi qu’il arrive et à moins qu’on s’avise de leur arracher les tripes pour les forcer à souffrir comme tout un chacun – elle plane au-dessus des contingences matérielles. N’avoir rien l’aide à rester futile. »

Virginie Despentes, Vernon Subutex 1, Grasset, 2015.

Virginie Despentes, Vernon Subutex 1

Couverture : © Karim Adduchi

Où ? Chez Grasset (19,90 €) et en Livre  de poche (7,90 €), dans toutes les bonnes librairies et bibliothèques.

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5 réflexions sur “Virginie Despentes, Vernon Subutex 1

  1. Je viens de finir le tome 1… Avec beaucoup de hâte. Une impatience d’en finir et de laisser ces personnages derrière moi une bonne fois pour toute. Je n’ai pas du tout aimé. Virginie Despentes a un incroyable talent pour les portraits de personnages pétris de haine, de violence et de désespoir, c’est indéniable. Mais les portraits se succèdent et donnent à voir des hommes et des femmes qui ont tous un rapport malsain à la drogue, au sexe, à l’alcool, à l’autre. Tous sans exception. Sauf peut-être Vernon qui paraît un peu fadasse en regard des gens qu’il croise.
    Trop de cynisme accumulé, trop de noirceur, trop de mépris pour être réaliste. Je ne doute pas que ce type de personnes existe et se croise dans les mêmes cercles. Je trouve par contre improbable que tous aient systématiquement un regard aussi dégueulasse sur la vie. J’ai du mal à croire que tout au long de cette histoire on ne croise pas un ou deux personnages un peu plus lambda et c’est bien dommage, ils pourraient amener ce contraste, cette touche de réalité, la profondeur du gouffre qui sépare les traders, acteurs de x, et autres stars des autres, du tout venant. J’ai été rapidement sortie de l’histoire par cette impression d’artifice, de trait forcé, jusqu’à me demander à longueur de page ce que je foutais à lire ça. Ecrire le trash pour faire dans le trash. C’est l’idée qu’il m’en reste. Mais merci pour ton point du vue :)

    1. Merci d’avoir partagé ta réaction ! Pour ce qui est du trash, Despentes n’est pas l’auteur de Baise-moi pour rien… je trouve au contraire que Vernon incarne quelque chose de plus juste malgré la violence du roman, il est un miroir de notre époque et de notre société. La noirceur n’est qu’une des facettes du roman. Bonne lecture avec les prochains tomes !

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